Chapitre 1 : Darn’Kaig

Le soleil se levait lentement sur l’ancienne forteresse de Darn’Kaig. Le ciel chargé de nuages ne s’illuminait presque pas, comme un prélude à la bataille qui allait se dérouler dans cette ancienne avant-garde. Malgré les assauts du temps, la forteresse se dressait encore fièrement aux abords du fleuve Brinwen, telle un glorieux symbole du passé. Les murailles recouvertes de mousse témoignaient de la vie qui avait lentement disparu de l’avant-garde par le passé. Les restes de la tour centrale s’élevaient dans le ciel, au cœur de l’imposant bâtiment, surplombant les terres environnantes. Le vent semblait porter la mémoire des Maj’Karal morts au combat à travers les âges, durant les guerres contres les Orcs venus du Sud et les impitoyables Ragnirs,à une période où l’Humain ne foulait pas encore les plaines du Kendwar.

À l’intérieur, l’heure était aux préparatifs du combat et à la nervosité. Humains et Maj’Karal cohabitaient tant bien que mal, s’accommodant autant que possible des tensions entre les deux races. Les Maj’Karal n’ont jamais oublié ni pardonné que leurs terres du Kendwar ont été colonisées par les Humains, parfois dans la violence, tout comme ils n’ont pas pu oublier que leur présence est seule responsable de l’existence des Norfangs et des Feör’Karal, regroupés dans un camp plus à l’est, au-delà de la Brinwen.

Si les Feör’Karal, malgré leur rage et leur violence, n’inquiétaient pas particulièrement l’alliance, n’étant que des mercenaires et proscrits qui avaient renié leur peuple originel, la situation était différente avec les Norfangs. Ceux-ci avaient certes été maudits par les Dieux alors qu’ils étaient encore des Humains, passant d’un statut de criminels vagabonds et forcés au cannibalisme à celui d’une race buveuse de sang, en punition de leurs péchés, et dont les victimes viennent grossir les rangs si elles ont le malheur de survivre à la morsure. La lumière du soleil pouvait les tuer, mais ils avaient appris depuis bien longtemps à protéger toute la surface de leur peau pour pouvoir survivre à l’extérieur en plein jour. À cela, il fallait rajouter la bénédiction de Marfaren, le démon supérieur. À peine les Dieux créèrent-ils les Norfangs qu’il leur offrit l’immortalité en échange de l’ingestion de sang humain. Ce marché avait un prix. En échange d’une vie prolongée, dépassant la durée de vie moyenne humaine qui restait la leur normalement, ils devenaient de véritables monstres, sans âme ni remords. Nombreux furent ceux qui cédèrent à cette promesse à travers l’Histoire…

Et ce sont bien tous ces éléments combinés qui faisaient peur à l’alliance. Il ne faisait guère de doutes que, parmi les premiers à avoir accepté et à s’être levés face à la haine que ressentait leurs anciens compatriotes, beaucoup étaient encore présents à Darn’Kaig, prêts à augmenter encore les rangs des Norfangs et à tout faire pour détruire Humains et Maj’Karal…

Une pesante chaleur se faisait sentir, alors que les deux armées se faisaient face dans les plaines méridionales du territoire, à la limite des terres interdites contrôlées par les engeances Orcs. La longue guerre qui déchirait le Kendwar depuis tant d’années allait connaître un nouveau chapitre de son histoire.

Dans la forteresse, Humains et Maj’Karal s’affairaient nerveusement. Quelques-uns vérifiaient les réserves de nourriture, en vue des déplacements à venir après la bataille, d’autres s’occupaient de leur équipement. Mais, Humain ou Maj’Karal, chacun ou presque avait la même préoccupation de ne pas trop s’approcher de l’autre race, tant les tensions étaient palpables malgré l’alliance. Une alliance motivée uniquement par une menace commune, et en vérité bien fragile…

Kamal Al’Horgul, lui, marchait nerveusement sur les remparts, jetant de rapides coups d’œil vers le fleuve Brinwen, dont aucune activité ennemie ne semblait agiter les rives. Tous les regards Maj’Karal étaient tournés vers lui, jeune général à la tête des armées humaines, à l’ascension fulgurante. Le mépris se lisait dans chacun des regards, mais Kamal n’en avait que faire. Alors qu’il essuyait la sueur de son visage, un homme s’approcha de lui.

— Nerveux, général ?

Kamal sursauta à ces paroles, offrant une réponse plus éloquente que tous les mots possibles. Ses yeux bruns étaient légèrement cernés, sa chevelure châtain assez embrouillée. Il n’avait pas dormi depuis deux jours, se préparant à un combat qui n’arrivait toujours pas.

— Vous m’avez fait peur, capitaine, dit-il en reprenant son calme. Assez nerveux, oui… Je me demande quand ils vont attaquer…

— Ne vous en faites pas trop, répondit le capitaine en souriant et s’approchant. N’oubliez pas qui sont nos adversaires. Les Feör’Karal n’oseront pas attaquer en pleine journée, en sous-nombre. Le danger éclatera la nuit, à la faveur de la cachette offerte par les ténèbres, quand les Norfangs se mettront en chasse… Allez donc vous reposer pour l’instant.

— Oui, j’en ai bien besoin…

Kamal tourna alors les talons, quand un Maj’Karal le bouscula, avant de le regarder droit dans les yeux. Comme chacun de ses congénères, ce guerrier Maj’Karal était grand, à la silhouette gracieuse, et au teint très clair, presque blanc. Ses yeux n’étaient rien d’autre qu’une masse translucide indéfinissable, d’où rien ne transparaissait. Ses longs bras étaient idéaux pour attraper et bander le grand arc qui se tenait dans son dos.

Le regard du Maj’, comme les appelaient parfois les Humains, se plongea dans celui de Kamal, qui se sentit gêné, voire agressé. Les yeux translucides s’animèrent légèrement dans un soupir poussé par la gracieuse créature, qui se mit ensuite à parler.

— Stupides Humains… Vous ne pensez qu’à combattre, semant la mort, la destruction, et le chaos. Vous êtes les seuls responsables des engeances que nous affrontons. Mais un jour, vous tomberez, sans doute aveuglés par votre propre orgueil, et condamnés à vous autodétruire…

Le Maj’Karal s’éloigna sur ces paroles, non sans bousculer à nouveau Kamal, mais cette fois de façon bien volontaire, le laissant continuer son chemin, contrarié et méprisant envers tout Maj’Karal rencontré. « Si nous n’avions pas besoin de ces sous-hommes pour neutraliser cette menace… Si cette guerre s’achève enfin aujourd’hui, tout va changer. » pensa-t-il. Il s’installa sous une tente, au bas des remparts, puis s’étendit sur une couverture, espérant vite tomber dans les bras de Dräme, celui qui règne sur le sommeil, les rêves, et les cauchemars.

À l’est, dans le camp qui réunissait Feör’Karal et Norfangs, la tension était moins présente. Ces deux races n’avaient aucune raison de ne pas s’entendre, unies qu’elles étaient par la haine des Humains, responsables de leur existence, et qui ne pensaient qu’à les détruire… Et l’heure n’était pas à la nervosité. Bien au contraire, chacun attendait le combat, assoiffé de sang, notamment les Norfangs, désireux d’agrandir leurs rangs. Les quantités de Mayaku qui circulaient dans l’enceinte du camp les maintenaient dans un état frénétique, avides de violence. Le Mayaku, la drogue des tueurs, qui faisait de quiconque l’ingérait une véritable machine de guerre assoiffée de sang et presque impossible à arrêter, tant la frénésie qui s’emparait de lui le rendait quasiment insensible aux coups tant que son effet durait.

Le roi Norfang, Lhanar Galéas, patriarche de la famille depuis la mort de Merwen, était lui-même présent sur place, accompagné de son fidèle garde du corps Jöran, prêt à tout pour prouver la supériorité des Norfangs sur les Humains. Les Feör’Karal, au corps plus sombre que leurs anciens congénères, étaient impressionnés par les Norfangs, qui imposaient le respect par leur seule présence.

Les Norfangs étaient des créatures à la chevelure argentée et aux yeux gris, au teint ocre, pigmentation lentement obtenue par des siècles d’ingestion de sang. Leur silhouette imposante montrait bien la force dont ils pouvait faire preuve, mais Jöran était encore plus impressionnant, malgré le fait que tout son corps soit couvert par des vêtements et bandelettes pour éviter tout contact de la peau avec la lumière du soleil. Le garde du corps du roi Lhanar était en effet plus grand et plus puissant que tous les autres Norfangs, capable de briser des coups d’une seule main. Quant à ses crocs, on les imaginait sans peine déchiqueter voire décapiter tout être vivant qui s’y trouverait emprisonné, là où les autres Norfangs auraient eu bien du mal.

Lhanar et Jöran parcouraient tranquillement le campement, jaugeant les combattants et les effets du Mayaku.

— Il semblerait que nos guerriers soient prêts à semer mort et désolation… Qu’en penses-tu, Jöran ?

— En effet, ces stupides Humains et Maj’Karal ne comprendront pas ce qui leur arrive, répondit le garde du corps.

Le duo termina son tour d’horizon à l’entrée du camp, en vue des berges de la Brinwen, avec un chef Feör’Karal, qui s’adressa à eux.

— Aujourd’hui est une belle journée pour mourir, n’est-ce pas ?

— En effet, répondit Lhanar Galéas. C’est pourquoi vous allez attaquer maintenant. Ils croient que nous allons attendre la nuit. Détrompons-les.

— Une attaque inattendue, et nous les retenons jusqu’au coucher du soleil pour que vous puissiez attaquer sans le moindre risque… Avec l’avantage de la surprise, cela devrait marcher.

Le chef Feör’Karal rentra ensuite dans le camp, faisant passer la consigne de l’assaut imminent, pendant que le roi Norfang maintenait l’ardeur de ses hommes avec de nouvelles doses de Mayaku.

Dans la forteresse, le sommeil avait pris Kamal depuis à peine une heure quand il fut réveillé en sursaut par le fracas de pierres tombantes. La surprise s’empara de tout le camp, puis chacun courut pour se préparer au combat. Les gardes aux remparts allèrent rendre compte de la situation, tout en restant baissés pour échapper aux tirs des arbalétriers ennemis.

Les Feör’Karal avaient lancé un assaut violent, rapides comme l’éclair. Les catapultes crachaient leurs projectiles sur les remparts, couvrant les arbalétriers et les unités de fantassins qui couraient vers la forteresse, l’une d’entre elles portant un bélier. Kamal regarda le ciel avant d’enfiler son casque et de prendre ses armes. Le soleil n’était toujours pas très visible, mais bien présent. Il en conclut immédiatement que les Norfangs ne faisaient pas partie de l’assaut, du fait du risque qu’ils couraient s’ils venaient à se retrouver privés d’armure ou d’une partie de leurs vêtements. Cela ne faisait que renforcer ses inquiétudes et ses interrogations. Pourquoi attaquer en plein jour, avec seulement la moitié des forces disponibles ? Mais l’heure n’était pas aux questions. Il lui fallait assurer son rôle de général, commander et combattre.

Malgré les archers et arbalétriers humains, aidés des sorciers Maj’Karal, qui ripostaient du haut des remparts dans une pluie de flèches, de carreaux et de sorts, les Feör’Karal réussirent à atteindre les portes de la forteresse, commençant à l’enfoncer à coups de bélier. Kamal, l’épée à la main, la sueur ruisselant sous son casque comme un symptôme de sa nervosité, s’approcha de la barricade humaine qui les gardait.

— Laissez-les entrer ! Cria-t-il à ses hommes d’une voix forte et déterminée.

— Quoi ? Mais, général…

— Faites ce que je vous dis. Soit ils entrent, soit nous allons à leur rencontre. Provoquons le combat, plutôt que de céder à la lâcheté de les retenir.

Les hommes lâchèrent les portes. Humains et Maj’Karal serraient leurs armes, prêts à affronter la marée qui allait déferler. Dans un hurlement, les compagnies de Feör’Karal tombèrent sur leurs adversaires, faisant tonner les épées et les boucliers. Les corps tombaient un à un dans les deux camps. On achevait les blessés au sol, dans des gerbes de sang. Le combat semblait ne jamais devoir finir, tant les vagues d’engeance étaient nombreuses et faisaient penser aux membres repoussants d’une Hydrae, comme dit dans les légendes. Kamal avait son armure et son visage couverts du sang des ennemis qu’il avait abattus. L’épée fichée dans le corps d’un soldat, il prit quelques secondes pour reprendre son souffle, quand un sombre hurlement le figea de surprise et de terreur, comme chacun des membres de l’Alliance. Tous auraient pu reconnaître ce hurlement entre mille. Un rapide coup d’œil au ciel confirma leurs inquiétudes. Le combat avait déjà duré des heures, et le soleil avait fini sa course à travers le ciel, laissant place à la lune, et à l’irrésistible appel de la nuit pour les Norfangs.

Kamal se fraya rapidement un chemin à travers les combats, tranchant des membres à des Feör’Karal et des Norfangs, qui venaient de se mêler à leur tour au combat, profitant de l’appel de la nuit. Autour de lui, les corps tombaient, les hurlements et râles d’agonie se faisaient entendre de plus en plus fort, sorts et carreaux d’arbalète pleuvaient des remparts, autant vers l’intérieur que vers l’extérieur. Kamal essuya un peu le sang de son visage et s’approcha d’un officier en hurlant pour se faire entendre dans le chaos.

— Soldat ! Il faut sortir d’ici ! Prenez quelques hommes avec vous et rejoignez le commandant Kimaro ! Il se bat contre les Crocs d’Argent, à l’ouest, dans les plaines de Fereldan ! Faites en sorte qu’il revienne ici le plus vite possible !

— Oui, général ! Répondit le soldat. Cinq hommes avec moi ! Il faut aller chercher du renfort !

Le commando partit immédiatement, couvert par Kamal, ses hommes, et les Maj’Karal combattant furieusement. Le nombre de Maj’Karal s’était toutefois réduit après que les oiseaux messagers soient revenus, la veille, avec l’annonce du refus du roi Töernen d’envoyer des renforts. Selon lui, la guerre concernait d’abord et avant tout les Humains, seuls responsables de l’existence des Feör’Karal et des Norfangs, et étaient donc seuls à devoir assumer les problèmes qu’ils causaient, malgré les assauts sur les territoires Maj’Karal. C’était uniquement à cause de ces assauts qu’il avait accepté de conclure l’alliance avec les Humains, offrant à son peuple un combat officiel et soutenu, mais dont il se serait volontiers passé. À la réponse, plusieurs soldats préférèrent tenter leur chance à la désertion plutôt que dans un combat désespéré et inutile. C’est ainsi que le combat à Darn’Kaig fut âpre et courageux, mais par trop inégal.

L’espoir s’amenuisait à mesure que les corps chutaient. La fatigue gagnait du terrain, chaque action était lente et lourde. Kamal et les commandants des deux races se préparaient déjà à subir la froide étreinte de la Mort et à se lover dans ses bras. La pâle froideur de la lune ne faisait que renforcer ce sentiment. Mais tout s’arrêta soudainement. Feör’Karal et Norfangs restèrent immobiles, nerveusement aux aguets, mais cessèrent d’attaquer, comme s’ils attendaient quelque chose.

Une silhouette menaçante se détacha alors de la légère brume environnante. Un guerrier Norfang imposant, grand et puissant, avec deux lames entrecroisées dans le dos, se présenta devant le petit groupe de Kamal et des commandants Maj’Karal. Il était suivi de Lhanar Galéas, lequel avait le visage fatigué, ridé, signe de quelqu’un qui a déjà vécu bien longtemps. Même l’immortalité offerte par la consommation de sang humain n’épargnait pas certains ravages du temps. On pouvait voir un sourire narquois se dessiner sur ses lèvres, pendant que ses yeux presque vides semblaient briller d’une nouvelle lueur. Lhanar Galéas voyait déjà une victoire nette et définitive pour son royaume, par la destruction ou l’asservissement des Humains et des Maj’Karal. Le roi Norfang, s’approchant, se mit à parler.

— C’est terminé. Votre petite alliance est tombée. Darn’Kaig restera comme le symbole de l’avènement des Norfangs. Je vous offre toutefois une chance de faire partie de ce monde. Que l’un d’entre vous réussisse à vaincre Jöran, mon garde du corps. Et vous aurez la vie sauve.

Kamal souffla lentement. Même s’il n’était plus vraiment en état de se battre, il voyait là un excellent moyen de gagner du temps en attendant l’arrivée de Kimaro et ses hommes. En espérant toutefois que les Crocs d’Argent, l’élite des Norfangs, n’aient pas décimé leur unité…

Les Crocs d’Argent étaient encore pire que les Norfangs immortels, bien plus monstrueux, car rien ne comptait pour eux à part infliger la mort. Ils constituaient l’élite de l’armée des Norfangs, des fauves assoiffés de sang et dressés à combattre dès leur plus jeune âge, après avoir été sélectionnés parmi les lignées de Sang-Pur. Ceux que l’ont désignait sous ce nom étaient ceux qui naissaient d’ascendance purement Norfang, et non par morsure, qui n’avaient rien d’Humains devenus buveurs de sang. Très tôt, on les arrachait à leurs familles pour leur faire subir un entraînement dur, épuisant, où le châtiment corporel était quotidien, tout en entretenant chez eux une irrépressible haine des Humains. Seul le sang humain leur était autorisé, et on les entraînait tôt à tuer, en les laissant exécuter les prisonniers, de la façon la plus atroce possible. Et c’était face à ces fauves que se trouvaient Kimaro et son unité…

Se raccrochant à l’espoir de la survie de son vieil ami, Kamal se releva, le regard déterminé, l’épée fermement empoignée, prêt à combattre. Jöran sortit ses deux lames courtes des fourreaux dans son dos, se dirigeant droit vers son adversaire, un sifflement morbide entre les crocs. Les membres des deux factions restaient immobiles, mais serraient nerveusement leurs armes en essuyant leur transpiration et le sang sur leurs visages. Les épées des duellistes s’entrechoquèrent alors, annonçant un affrontement mortel et tendu.

Jöran poussait Kamal de ses deux lames, lui montrant sa supériorité physique en l’envoyant rouler au sol. Sûr de sa puissance, le guerrier Norfang avança vers son adversaire d’un pas lent, assuré, un sourire sadique aux lèvres. La victoire ne faisait aucun doute à ses yeux, et Lhanar Galéas avait déjà déployé archers et arbalétriers de façon à anéantir tous les restes de l’Alliance, malgré sa promesse. Le combat reprit, avec Kamal encore agenouillé, qui paraît autant qu’il le pouvait les coups portés par le Norfang, malgré la douleur lancinante qui se faisait sentir dans ses bras.

Avec un immense effort, il réussit à libérer une de ses mains pour saisir la dague dans sa botte et l’enfoncer dans la cuisse de Jöran. La lame tourna dans la chair, ouvrant la blessure et faisant échapper un râle de douleur au Norfang. Le sang noir coula sur le flanc du membre, alors que Jöran serrait les dents pour ne pas hurler. Puis il s’avança vers son adversaire en boitillant, le regard plein de haine. Kamal se releva rapidement, fuyant la colère et la puissance de son adversaire, pendant que la nervosité et l’animosité s’élevaient dans les rangs des deux armées.

La mêlée était sur le point de se reformer, quand une immense clameur s’éleva de l’ouest. Les sabots des chevaux se mêlaient aux hurlements des soldats. Chaque être présent dans la forteresse de Darn’Kaig s’immobilisa. Quelle qu’ait été l’allégeance de cette armée, elle allait signer la victoire de celle-ci, la fin de la bataille, et sans nul doute la fin de la guerre, avec la mort ou la capture des chefs ennemis.

L’armée approchait rapidement vers la forteresse, neutralisant Feör’Karal et Norfangs sur le chemin. Kimaro menait ses unités, Maj’Karal comme Humains, au combat, faisant tout pour rejoindre l’unité principale de Kamal et des autres commandants. Lhanar Galéas renvoya son armée au combat, avec toute la volonté d’écraser l’ennemi avant qu’il soit trop tard. Le roi Norfang fit envoyer un homme vers le campement de leur armée pour faire intervenir les effectifs de réserve, mais il ignorait qu’il n’y avait déjà plus rien à faire. Pendant que Kimaro revenait directement sur Darn’Kaig, son lieutenant, Mordothen, était parti droit sur le camp avec une petite unité, tuant chaque soldat et incendiant l’endroit. Des pertes eurent lieu dans les deux camps, mais c’est bien la coalition de Lhanar Galéas qui fut rapidement en grand danger.

Les généraux Norfangs se rendaient ou mouraient un à un. Leur roi, lui, réussit à s’enfuir, accompagné de son garde du corps. Le soleil se leva ensuite sur Darn’Kaig, faisant la lumière sur les événements de la veille. Des corps gisaient par dizaines dans la forteresse et ses environs immédiats, comme un triste témoignage de la bataille passée.

Hommes et Maj’Karal avaient vaincu, les soldats laissaient éclater leur joie et rassemblaient les prisonniers. Les morts furent tous récupérés pour pouvoir profiter des derniers honneurs funéraires. Mais Kamal savait que ce triomphe ne serait qu’une nouvelle fuite en avant si Lhanar Galéas n’était pas poursuivi et, au mieux, capturé… À peine la bataille fut-elle terminée qu’il se rendit sur le territoire des Maj’Karal pour convaincre le roi Töernen d’aller avec lui vers Karn, le fief des Galéas, et de pousser Lhanar Galéas à la reddition ou à la mort. Devant la fin annoncée de cette guerre millénaire, le roi Maj’Karal mit son orgueil de côté et prit la route avec les Humains vers l’ouest. L’exploit de Darn’Kaig l’impressionnait, et, s’il n’y était pas associé, il refusait de ne pas prender activement part aux négociations qui achèveraient tout, craignant d’être alors soumis à ce que décideraient seuls Humains et Norfangs.

Trois jours plus tard, l’armée se présenta devant les portes de Karn, ville juchée sur les falaises de Draösden, dominée par l’imposant château des Galéas. Le siège de la ville ne dura pas plus d’une journée, tant la volonté de combattre était inexistante chez les Norfangs, abattus par l’échec de Darn’Kaig. À la fin de la soirée, alors que le soleil disparaissait derrière l’horizon de l’océan, en bas de la falaise, Lhanar Galéas envoya un héraut à l’Alliance.

— Sa Majesté désire parlementer ! Dit-il. Que le chef des Hommes et celui des Maj’Karal s’avancent !

Après une rapide concertation, Kamal Al’Horgul et Töernen entrèrent dans l’immense bâtisse. La méfiance n’était guère de mise. Le roi Norfang était acculé, au pied du mur, sans autre échappatoire possible que la négociation, d’autant que son armée refusait de combattre, démoralisée. Kamal et Töernen découvrirent une demeure fastueuse, parfaite représentation de la volonté de puissance de Lhanar Galéas. Mais cette image appartenait désormais au passé. Le chef suprême des Norfangs était vaincu, seul, et contraint à la négociation pour survivre, en sachant pertinemment qu’elle ne serait pas à son avantage. Cela d’autant moins qu’il ne serait pas face au roi Horten Ier comme représentant des Humains, mais au jeune général Kamal Al’Horgul. À quatre-vingts ans, Horten Ier le Pieux limitait ses apparitions et passait l’essentiel de son temps à prier dans sa chapelle privée, justifiant encore plus son surnom que dans ses jeunes années. Quant à son pouvoir, il n’était plus guère qu’un souvenir, tant il préférait laisser le soin au Kaltan, conseil composé des plus riches et influents nobles, commerçants et artisans, de gérer toutes les affaires du royaume et de la guerre, conformément aux pouvoirs qui lui avaient été accordés. Ce qui mena à la nomination de Kamal au poste de général et porte-parole du pouvoir royal. Il parlait donc au nom du roi et de tout le royaume, et se montrait bien plus intransigeant et retors que n’importe qui, ce qui faisait de lui quelqu’un qui n’allait pas épargner Lhanar Galéas.

La salle du trône arborait fièrement des portraits des précédents monarques Galéas, parfois immortels et tués pour la succession, parfois non… Lhanar se tenait à la table où les généraux préparaient habituellement leurs stratégies, visiblement abattu, fatigué. Ses rides semblaient s’être encore plus creusées, alors que son regard renvoyait de l’amertume et du vide. Le dos voûté, les mains cachant la partie inférieure de son visage, le monarque ployait sous le poids des années et des événements. Et pourtant, au fond de lui-même, il gardait une petite lueur d’espoir. L’espoir de réussir enfin un jour à vaincre ses ennemis et asseoir la domination des Norfangs, quitte à plier quelques temps pour mieux se relever plus tard. Ce simple mais fol espoir lui permettait de tenir encore malgré la présence des Humains et Maj’Karal à Karn, le poussait à vivre et à refuser d’abdiquer ou se suicider.

Les deux chefs de l’Alliance furent invités d’un signe de main à s’asseoir à la table. L’ambiance était à la fois tendue et calme, chacun redoutant un piège des autres, mais n’y croyant pas vraiment. Le monarque Norfang mit les mains à son front, soupira longuement, et prit la parole.

— Soit. Votre Alliance, contre toute attente, a neutralisé une bonne partie de mes Crocs d’Argent, les mercenaires Feör’Karal que nous avions engagés, et vous êtes aujourd’hui ici, à Karn, au cœur de mon royaume. La guerre s’est terminée à Darn’Kaig… Mais soyez assurés qu’elle reprendra immédiatement, et de façon bien plus violente, si vous osez me tuer et annexer nos terres ! Les Norfangs sont et resteront un royaume à part entière. Si vous refusez ça, vous vous exposerez alors à la haine du peuple et à des combats sans merci, qui ne cesseront que quand vous serez tous morts. Ou convertis. Ce n’est pas une menace. Juste un avertissement dont vous devriez tenir compte.

Le regard de Lhanar Galéas traduisait toute la détermination et la certitude de ses paroles. Même si le roi qu’il était n’était plus soutenu par la totalité de son armée ou par son peuple lassé de cette guerre interminable, aucun d’eux n’accepterait de voir Humains et Maj’Karal se partager le royaume pour l’annexer, l’occuper et le diriger. En cela, il avait raison. Kamal Al’Horgul et Töernen le savaient pertinemment.

Le roi Maj’Karal se leva pour prendre la parole. Sa silhouette fine et haute, malgré son âge vénérable, lisible sur son visage, lui donnait une prestance qui impressionnait n’importe qui. Les rides creusées permettaient à sa cicatrice à la joue, obtenue bien des siècles plus tôt lors des combats contre les Orcs du Sud, de passer assez inaperçue, et sa barbe fournie le rajeunissait de quelques années, malgré sa couleur grisonnante. Sa couronne de mithril, surmontée de deux têtes de Drakes, enserrait son front et contribuait à l’impression de grandeur qu’il donnait, finement bordée d’or.

En se dirigeant vers la fenêtre, Töernen commença à parler.

— Pas une menace… C’est une menace de soulèvement à peine voilée, Galéas ! J’aurais presque envie de répondre à cette bravade par votre arrestation et votre exécution, avant de placer un contrôle militaire total sur cette aberration qu’est votre royaume. Voire même d’en supprimer toute trace d’existence. Mais je ne suis pas Rhaewan le Cruel et cela ne servirait guère qu’à faire couler le sang inutilement. Voici donc ma proposition. Vous restez en place, tout comme ce qui existe déjà. Mais vous vous soumettez à un conseil, composé d’Humains et de Maj’Karal pour les deux tiers, les Norfangs restant en minorité pour le dernier tiers. Et seul ce conseil, en tant que haute autorité du royaume, pourra prendre les décisions politiques et militaires.

En entendant cette proposition, Lhanar Galéas se leva promptement pour se placer devant Töernen, réfrénant sa colère autant que possible. Kamal assistait à la scène sans bouger ni réagir, attendant de placer ses propres conditions.

— N’avez-vous pas compris ce que j’ai dit, Töernen ? Cracha-t-il au visage du souverain Maj’Karal. Ou cherchez-vous à provoquer la colère de mon peuple ? Vous ne m’offrez rien de moins qu’une occupation, sinon militaire, en tout cas politique. Et c’est absolument hors de question.

Alors que les deux souverains se défiaient du regard, Kamal, d’un ton neutre, intervint.

— Il y a d’autres possibilités… Votre royaume reste totalement indépendant pour les questions de politique interne, ainsi que les politiques externes non militaires. En contrepartie, vous acceptez le démantèlement de vos Crocs d’Argent, la création de postes de surveillance humains et Maj’Karal aux frontières, et que chaque question militaire touchant aux autres royaumes se voit gérée en commun avec nous. Évidemment, cela concerne autant le triumvirat que nous formons que les terres extérieures, comme les terres des Orcs ou les territoires des Drahnites.

— Et nous resterions libres ? Demanda le roi Norfang en reprenant lentement son calme et en se rasseyant.

— Oui. À vous de choisir. Sachez que nous n’aurons pas de meilleure offre.

— Les Crocs d’Argent resteront en place. Nous avons besoin de cette unité d’élite.

— Dans ce cas, il vous faudra nous confier le commandement de votre armée et de cette unité. Que préférez-vous ?

Le visage de Lhanar Galéas se décomposa à la seule idée de placer son armée sous un commandement d’Humains et de Maj’Karal. Il n’avait pas le choix et le savait. Il lui fallait accepter ces conditions pour espérer laisser son royaume relativement libre.

Les lèvres pincées, il se tourna vers Kamal.

— Soit. J’accepte vos conditions. Considérez que les Crocs d’Argent appartiennent désormais à l’Histoire… Jöran transmettra l’ordre et aidera à réaffecter les membres.

Le garde du corps du roi Norfang se montra alors, la tête baissée et la main droite sur le cœur, en attitude d’allégeance, après être resté dans l’ombre tout le long de l’entretien, prêt toutefois à intervenir si la situation l’avait exigé. Lhanar Galéas et Kamal se levèrent alors tous deux, puis se serrèrent la main dans un sourire de façade. « Après tout, se disait le maître des Norfangs, rien n’empêche les Crocs d’Argent de vivre et agir désormais dans l’ombre… ». Ce fut ensuite au tour de Töernen de serrer la froide main de Lhanar, scellant définitivement les termes de la reddition.

Quelques semaines plus tard, de hautes tours de guet, remplies d’archers et d’arbalétriers, voire de sorciers, autant Humains que Maj’Karal, se dressaient aux frontières des terres des Norfangs. Le Kendwar semblait enfin à nouveau goûter au calme, pour la première fois depuis bien des années, mais nul n’aurait su dire si cela allait durer longtemps…

Les Humains, fidèles à leur volonté de puissance et de conquête, se remirent en tête d’annexer les terres septentrionales, les territoires des Drahnites. Le Kaltan, avec l’approbation de Horten Ier, décida de faire lever une armée pour prendre possession d’au moins une partie de ces terres. Kamal Al’Horgul, suite à ses actions à Darn’Kaig, se vit confier le commandement de l’expédition, où se trouvaient notamment son vieil ami Kimaro et son subordonné, Mordothen.

Quelques semaines après le lancement de la campagne et la conscription qui avait été lancée avec elle, l’armée se réunit aux portes de Terathos, forte de trois cent mille hommes. En voyant cette marée humaine, qui teintait de sombre les rues de la ville, Kamal sentit naître en lui une ambition encore plus forte, sachant qu’une telle armée pourrait facilement la concrétiser, si chacun d’eux le suivait aveuglément. Pour l’heure, il fallait aller vers le froid et le nord, vers les Drahnites.

Kamal remonta toute la colonne pour se placer devant l’armée, aux côtés des deux autres généraux de la campagne, et prononça quelques mots.

— Soldats, ce qui nous attend est dur ! Nous allons affronter le froid et un peuple invaincu depuis qu’il existe. Mais je sais que nous y arriverons, tout comme nous avons tenu tête aux Norfangs et aux Feör’Karal. Pour la gloire des Hommes, nous combattrons et vaincrons !

La clameur d’une ovation s’éleva rapidement dans les rangs à ces paroles, puis l’armée se mit en route, ne sachant pas vraiment ce qui l’attendait dans les terres septentrionales des Drahnites…

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