Chapitre 2 : La Guerre du Nord

La neige commençait à recouvrir les routes foulées par l’armée, indiquant que la frontière avec les terres du nord étaient proche. Plus la distance se réduisait, plus la nervosité des soldats augmentait, tout comme la morsure du froid se faisait plus agressive. Les forêts faisaient lentement place aux plaines et collines enneigées, et l’horizon, après plusieurs jours, finit par se teinter de blanc. Les terres des Drahnites s’étendaient devant l’armée humaine, dangereuses et mystérieuses, et résolument inconnues. Bon nombre de voyageurs avaient tenté d’établir une cartographie de ces territoires, mais nul n’en est jamais revenu, pris entre les tempêtes de neige, le froid intense, et les Drahns, créatures maudites que seuls les Drahnites, qui leur doivent leur nom, peuvent maîtriser. Personne ne savait d’où ils tenaient ce pouvoir, pas même les Drahnites eux-mêmes, mais le fait était avéré depuis longtemps et suscitait bien des convoitises. Avoir un Drahn sous son contrôle ouvrait bien des possibilités… Mais, pour l’heure, les préoccupations de l’armée étaient d’abord et avant tout de les éviter et d’annexer ces territoires.

Les soldats, qui avaient été séparés en plusieurs groupes, avançaient péniblement dans le froid et la neige, avec le sifflement du vent qui se faisait entendre à travers les monts, tel le hurlement continu d’une créature prête à attaquer. Kamal, à la tête du groupe, sentait ses membres geler lentement, malgré les épaisses couches de vêtements spécialement portées pour l’expédition. Alors que la tempête s’élevait, plongeant les soldats dans l’aveuglement le plus total, un des refuges bâtis par les Drahnites fit son apparition. Les habitants du Nord, bien qu’habitués aux conditions extrêmes de leurs terres, avaient en effet érigé plusieurs grands refuges pour se protéger en cas de tempête. Certains étaient faits de bois, d’autres de pierre, d’autres encore étaient directement creusés dans les montagnes, mais tous faisaient partie du même réseau qui parcourait toute la partie souterraine des terres du Nord.

On accédait au réseau de galeries via les grottes et bâtiments à la surface, pour s’enfoncer au cœur de tunnels larges et hauts, étayés par des structures faites de bois et d’os de Drahns, dont la solidité n’était plus à démontrer. Les Drahnites avaient creusé de façon à ce que leur avancée ne soit pas gênée par leur taille imposante, et les Humains pouvaient facilement entrer dans les galeries avec chevaux et véhicules. L’endroit était sombre et nécessitait d’allumer plusieurs torches et lanternes pour avancer, mais les différentes grandes salles disséminées sur l’ensemble du réseau en étaient le parfait opposé. Grandes et lumineuses, elles formaient des lieux de vie aptes à héberger plusieurs escouades chacune. On y trouvait des lits à côté du mur ouest de la pièce, et un grand âtre juste en face. Des tables et chaises étaient installées au centre de la salle. Leur grande taille invitait à un festin. Le mur nord, quant à lui, était réservé à la nourriture des Drahns et des chevaux sur son côté gauche, et le droit accueillait les râteliers d’armes et réserves de boissons et nourritures pour les Humains et Drahnites. Le froid fit rapidement place à une douce chaleur, après que le feu ait été allumé, tout comme les torches au plafond.

Le bois se craquelait sous la flamme qui crépitait doucement, réchauffant les corps et les esprits. Kamal Al’Horgul se tenait assis devant le foyer, les mains tendues, emmitouflé dans ses fourrures. Perdu dans ses pensées, il soupirait, l’air abattu et las. Les conditions climatiques des terres drahnites affectaient autant le moral que le physique, quel que soit le grade. Tous étaient assis à une table ou étendus sur un lit. Kimaro et Mordothen s’approchèrent de leur supérieur.

— La situation est de plus en plus délicate, général. Le froid sape le moral des troupes, les hommes grognent, la tempête nous immobilise, sans oublier que nos unités sont séparées et donc désormais peu consistantes…

— Je sais, Kimaro. Il faut qu’on sorte le plus vite possible pour aller droit au nord, sur le seul campement connu des Drahnites.

— Si je puis me permettre, général…

Mordothen parlait d’une voix peu assurée, craignant la réaction de ses supérieurs après son intervention. Quelques gouttes de sueur perlaient sur son front, mais il se reprit rapidement.

— Attaquer de front avec une armée largement en sous-effectif ne serait pas une bonne idée. Ne vaut-il pas mieux prendre le temps d’explorer les tunnels pour faire la jonction avec les autres ?

— La prudence le dicterait, oui, répondit Kamal. Mais cela ne ferait que détruire encore le peu de moral qu’il reste. Non, il faut attaquer, Mordothen. Que chacun se prépare à partir.

— Bien, général !

L’effervescence s’empara de la troupe, dont les membres récupéraient leur équipement et préparaient le déplacement, pendant que Kamal enfilait gants et capuche. Il savait qu’il amenait son armée dans un combat inégal et quasiment perdu d’avance, aussi espérait-il pouvoir négocier avec les chefs drahnites, malgré la colère envers lui-même que lui inspirait cette idée. La troupe refit le chemin en sens inverse pour ressortir vers les montagnes. La tempête s’était calmée et le soleil rayonnait dans un ciel bleu azur sans nuages. Les montagnes brillaient littéralement sous ses rayons, et l’on pouvait voir les terres s’étendre à perte de vue. Plusieurs groupes de soldats se rejoignirent en profitant de cette magnifique accalmie, avant de reprendre la route vers le nord.

C’est après une heure de marche que se dessina une colonie drahnite. En bord de falaise, le campement s’apparentait à une petite ville très étendue sur sa longueur, entourée d’une assez haute muraille faite de pierre des montagnes. L’ensemble s’organisait en cercles concentriques autour d’un grand édifice, qui semblait être un autel dédié au dieu des Drahnites, Braïn. Dans le premier cercle se trouvaient la maison du chef, le Büshi, et celle de l’Ancien, ainsi que celles des meilleurs combattants. Le cercle suivant, quant à lui, concentrait les chasseurs et artisans de la colonie, avec le tanneur, l’armurier, le shaman, et l’herboriste. Les vendeurs itinérants qui traversaient les territoires drahnites et étrangers y installaient également leurs tentes. On pouvait voir, dans le troisième cercle, toutes les habitations des autres Drahnites, faites de pierres, de toiles, et de cuir tendu. Enfin, le quatrième et dernier cercle, plus bas que les autres, était réservé à l’évacuation des déchets en tout genre, mais accueillait aussi les proscrits et autres parias qui n’avaient pas le courage de quitter la colonie ou avaient la « chance » de ne pas avoir été bannis. Personne ne s’aventurait dans ces cloaques puants, à moins de ne pas avoir d’autre choix que celui d’y vivre.

Y échouaient ceux qui perdaient leur place dans la société drahnite, tels les guerriers qui ont reculé au combat, ou ceux qui ont échoué à dresser un Drahn. Peu d’entre eux acceptant de tenter de vivre en ermite au cœur des montagnes, la société drahnite les considérait comme inexistants et les laissait livrés à eux-mêmes dans ce quatrième cercle, qui devenait souvent une société parallèle gérée selon la loi du plus fort.

Kamal et ses hommes, placés en hauteur de la colonie, observaient l’endroit dans le but de trouver un moyen d’entrer. Si le général avait accepté de céder à l’idée de négocier une présence humaine permanente sur les terres du Nord, il n’avait toutefois pas totalement abandonné l’idée de conquête, et espérait profiter de l’effet de surprise et de quelques assauts rapides pour prendre l’avantage, malgré le sous-effectif. Kimaro finit par sortir son supérieur et ami de ses réflexions.

— Général, le meilleur moyen de réussir à s’imposer par la force, si l’idée a encore un peu de place dans vos réflexions, serait de tuer le chef. Laissez Mordothen s’en occuper avec deux des membres de notre unité. Ils savent être aussi invisibles qu’une ombre, et aussi précis et mortels qu’une flèche bien tirée.

— J’y ai justement réfléchi, Kimaro. Un commando réduit va les approcher sans se faire repérer pendant que j’entre avec le gros des troupes pour parlementer. De ton côté, tu restes ici avec le reste des hommes, et tu te prépares à un assaut en force par l’arrière si ça tourne mal. Ce qui ne manquera sans doute pas d’arriver au vu de notre effectif actuel… Si mes craintes se vérifient, je ferai sonner le cor.

Mordothen et ses deux compagnons partirent les premiers à travers la neige. Avancer était délicat, mais ils arrivèrent rapidement en vue des murailles, attendant de pouvoir frapper. Kamal s’avança avec la troupe et franchit les portes de la colonie. Les soldats pénétrèrent dans la colonie par un pont juché au-dessus du quatrième cercle. Les tranches de vie qu’ils pouvaient capter en regardant en bas leur soulevaient le cœur, et cela était d’autant plus facile qu’une puanteur pestilentielle embaumait l’endroit. Les hommes passèrent à travers les cercles jusqu’à arriver devant le chef et l’Ancien, qui avaient le visage fermé, impénétrable. Kamal sut tout de suite que les intentions des Drahnites n’étaient guère plus engageantes que celles de son armée…

Derrière les deux membres les plus influents de la colonie se tenait un attroupement de différents guerriers. Leurs hurlements et grognements résonnaient entre les huttes. Les Drahnites s’écartèrent lentement pendant que Kamal mettait pied à terre, lui permettant de voir l’horrible spectacle auquel ils s’adonnaient. Une quinzaine de soldats avaient été empalés et brûlés, sacrifiés à Braïn. La vision sidéra Kamal, qui déglutit avant de se tourner vers le chef. Bien plus grand que lui, le chef des Drahnites arborait une expression menaçante. Ses grands yeux noirs transperçaient littéralement le cœur et l’âme de Kamal, qui ne voyait désormais plus comment cacher la mission qui amenait son armée dans les terres du Nord. Le chef et l’Ancien restaient impassibles, tels des dieux mortels, avec leur teint grisâtre et leurs cheveux argentés qui donnaient une impression d’immatériel dans le vent et la neige.

Kamal décida rapidement de lancer la conversation sur un tout autre sujet, espérant que le petit commando de Mordothen aurait eu le temps de se mettre en place pour frapper.

— Pour avoir droit à un tel traitement de votre part, seigneur Büshi, ces hommes se sont sans nul doute livrés à des actes graves.

— Ils nous ont ouvertement attaqués, Humain. Et il n’y a pas eu à attendre bien longtemps avant de leur faire dire la raison de leur présence…

Kamal se sentit soudain encore plus mal à l’aise. Si les Drahnites savaient que les Humains avaient lancé une campagne dans le but de purement et simplement annexer leurs terres, il ne restait plus guère que deux options aux survivants. Repartir tout de suite en vie ou combattre et, selon toute vraisemblance, mourir au combat pour rien. Mais Kamal n’était pas homme à s’en remettre aux seules probabilités. L’essentiel était que Mordothen parvienne, avec ses hommes, à s’infiltrer jusqu’au chef et à l’Ancien. Si tous deux mouraient, tout était possible. Il lui fallait maîtriser l’échange jusqu’à ce que les assassins puissent frapper.

— Ils n’étaient sans doute pas seuls…

— Des centaines d’autres attendent leur tour dans les refuges, général, intervint alors l’Ancien de sa voix chevrotante. Il ne tient qu’à toi de faire en sorte que leur sort soit différent…

Kamal serra les dents, les sourcils froncés, le regard sombre. La partie s’annonçait nettement moins facile que ce qu’il imaginait, et il n’aurait droit qu’à une seule chance si le combat devait avoir lieu. Il se sentait pris au piège, sachant pertinemment qu’il perdait sur tous les plans. Couper les têtes de la colonie et éviter le combat ? Comment savoir ce qui les attendait sur le reste des terres ? Combattre ? Cela n’aurait fait que des victimes inutiles dans les deux camps, et l’armée humaine était déjà bien assez réduite. Fuir ? Le Kaltan n’accepterait jamais que son armée tourne le dos à l’ennemi. Kamal n’avait pas le choix, il devait tenter le combat.

Après avoir passé la main dans sa barbe naissante et ses cheveux pour les nettoyer de la neige qui s’accumulait, Kamal se plaça devant le Büshi pour lui faire part de sa réponse.

— Je ne partirai pas. Aucun de nous ne partira. Nous préférons encore mourir ici au combat. Soit vous nous laissez établir une colonie sur ce territoire, soit nous devrons nous imposer par la force.

— Et si nous acceptons de vous laisser une colonie, combien de temps vous faudra-t-il avant de vouloir prendre le reste ? Réagit le Büshi. Ne savez-vous donc rien faire d’autre que détruire en vous complaisant dans une puissance illusoire ? Faites ce que nous vous demandons, Humains. Allez vous-en. La honte est préférable à la mort. Car elle,au moins, peut être lavée.

— La honte vous tue plus lentement et insidieusement qu’un coup d’épée. Je vous ai annoncé mes termes. Attendrez-vous que nous commencions à FRAPPER pour comprendre que nous ne renoncerons pas ?

L’accentuation de Kamal sur le mot était un signal évident pour Mordothen, qui avait réussi à s’infiltrer jusqu’à la place centrale. Silencieusement, il fit signe à ses deux compagnons de sortir leurs dagues et de choisir une cible. Le général continuait de parler avec le Büshi et l’Ancien, et le ton montait de plus en plus. Mordothen devait frapper rapidement et précisément, pendant que Kimaro, lui, était tendu à l’extérieur de la colonie, prêt à attaquer à tout moment, tout comme son cheval qui piaffait d’impatience. Des gouttes de sueur perlaient sur le front des assassins malgré le froid, la prise de leurs mains sur les manches de leurs armes se faisait moins assuré, mais il fallait attaquer maintenant. Mordothen leva lentement son bras pour l’abaisser d’un geste brusque. La petite meute se rua sur ses proies comme un seul homme, l’arme à la main.

Mordothen sauta dans le dos du Büshi, prêt à le frapper à la nuque, pendant que ses compagnons comptaient éliminer l’Ancien et l’un des guerriers. Les mouvements étaient rapides et précis, mais cela ne suffit pas à surprendre les guerriers d’exception qu’étaient les Drahnites. Le Büshi réussit à saisir Mordothen par le visage avant qu’il frappe pour l’envoyer droit sur celui qui attaquait l’Ancien, avant de tuer le dernier soldat d’un coup de lance au ventre. La situation pétrifia littéralement les Humains qui ne savaient comment réagir. Le Büshi se tourna vers Kamal, le regard haineux, tous crocs dehors.

— C’est donc là la façon dont vous parlementez, Humains ? Attaquer lâchement dans le dos ? Vous n’avez aucun honneur…

Sans dire un mot de plus, il retira sa lance du cadavre et se rua soudainement sur le général humain, suivi des autres guerriers de la colonie. Kamal, l’épée sortie du fourreau, se tourna immédiatement vers le porteur de cor, qui joua aussitôt de son instrument. Une longue note grave s’échappa du cor, s’élevant vers les hauteurs où attendaient Kimaro et ses hommes. Le groupe galopa dans la seconde vers la colonie, les armes prêtes à frapper. La neige devenait de l’écume sous les sabots des chevaux et les bottes des soldats. À l’intérieur des murs, le combat faisait rage. En sous-nombre, les Humains résistaient courageusement, mais bien vainement. Les soldats tombaient un à un sous les coups des Drahnites, rendus furieux par l’assaut de Mordothen. Malgré les renforts de Kimaro, la situation était désespérée, et le combat déjà annoncé comme perdu. Kamal fit rapidement donner le signal de la retraite, et son armée fut mise en déroute. Les Drahnites, dans leur respect de l’adversaire, cessèrent le combat et les laissèrent fuir.

Le chemin de retour fut jonché de cadavres lancés devant les sabots des chevaux par les Drahnites qui entouraient la colonne. Trois cent mille hommes étaient partis, à peine plus de cinq cents revinrent des terres du Nord. L’absence de carte, les tempêtes de neige, le froid avaient eu raison d’une bonne partie, les Drahns avaient achevé le travail dans les montagnes, et seule une petite unité, dont les trois quarts sont morts au combat, restait pour conquérir tout un territoire inconnu. Se lisaient sur les visages honte et déception, autant pour la défaite que pour les morts. Kamal chevauchait en tête, immédiatement suivi de Kimaro et Mordothen. La colère le rongeait de l’intérieur, et il craignait la réaction des Kaltes à son retour à Terathos, qui ne manqueraient pas de sanctionner ce qui ne serait, à leurs yeux, qu’une marque de lâcheté. La colonne avançait lentement vers les terres humaines, plus ou moins prête à affronter les réactions du peuple, des Kaltes, et du Roi…

Quelques jours plus tard, à Terathos, le Kaltan s’était rassemblé, comme à son habitude le premier jour de chaque mois, pour traiter des affaires du royaume. Passèrent devant les Kaltes paysans soucieux de leurs terres, nobles engagés dans des querelles de lignage, et autres affaires courantes. C’est à la fin de la journée que se montra Kamal Al’Horgul, son heaume sous le bras gauche, la main droite posée sur le fourreau de son épée.

— Vous nous avez tous envoyés vers la mort. Mais à quoi jouez-vous donc, Kaltes ? Hurla-t-il à la face de l’assemblée. Je veux voir Sa Majesté tout de suite.

— Et pourquoi donc, général ? Répondit Micha, l’un des Kaltes marchands. Sa Majesté Horten ne sortira pas de sa retraite pour parler à un général, aussi célèbre et apprécié soit-il. D’autant qu’il nous a confié les rênes du royaume.

— La pire erreur de sa vie, dit Kamal en serrant les dents. Avec celle de ne pas avoir d’héritier, même bâtard. Cela dit, chacun de vous ici mérite ce qualificatif… Vous ne servez que vos ambitions personnelles en éliminant quiconque gêne… Vous n’êtes pas des dirigeants, juste une bande de criminels assoiffés de pouvoir…

— Il suffit, général ! Intervint Swält, un Kalte issu de la noblesse. Ne croyez pas qu’être le « héros de Darn’Kaig » fait de vous quelqu’un d’intouchable. Notre royaume comptait sur votre campagne pour son expansion, elle n’a été qu’un lamentable échec.

— Et vous le saviez avant même notre départ. J’imagine qu’aucun de vous n’est ravi de me revoir en vie.

Le premier Kalte à avoir interpellé Kamal bondit littéralement de son siège à cette phrase. Son regard noir et sa mine renfrognée trahissaient la colère qu’il tentait de contenir autant que possible…

— Cette fois, vous passez les bornes, général. Insinueriez-vous que nous aurions mis sur pied un complot pour vous faire tuer à travers cette campagne ? C’est ridicule ! Vous vous donnez bien trop d’importance et de pouvoir. Nous allons désormais statuer sur votre sort. Sortez, à présent, et vite.

Kamal sortit sans un mot, empli de colère envers le pouvoir et l’arrogance des Kaltes. Il commençait à se demander si la monarchie n’avait pas fait son temps, d’autant que Horten avait quatre-vingts ans et allait mourir sans laisser aucun héritier… Le moment venu, les Kaltes allaient pouvoir se déchaîner pour garder le pouvoir, et le chaos était à craindre, si ce n’est pire. Une idée ambitieuse commençait à naître dans l’esprit du général le plus célèbre et apprécié de toute l’armée, tellement ambitieuse et insensée qu’il refusait d’y penser plus avant, et il était évidemment hors de question d’en parler à qui que ce soit, ce seul acte s’apparenterait à de la haute trahison. D’autant qu’une idée née dans la colère ne pouvait que s’avérer, à terme, très mauvaise. Kamal se détendit et sortit du bâtiment du Kaltan. Terathos s’étendait devant lui, majestueuse, le fleuron de l’architecture humaine. Mais son humeur n’était pas à l’admiration. Il savait que le Kaltan avait son sort entre ses mains, malgré son aura de héros obtenue à Darn’Kaig, et que sa position pouvait être fortement compromise après l’échec de la campagne du Nord.

Du fait du caractère exceptionnel de l’accusé, les Kaltes allaient sans doute débattre plusieurs heures, voire jusqu’au lendemain. Kamal avait besoin de se détendre, il rejoignit rapidement ses camarades à la taverne. Une bonne tournée générale entre amis avec quelques serveuses et autres jeunes demoiselles peu farouches, voilà qui aidait à tout surmonter ! À peine fut-il entré qu’il trouva Kimaro et Mordothen à une table, près du feu. Le premier était affalé devant sa pinte, fatigué, pendant que le second couvrait de baisers le visage et la poitrine d’une fille qui riait aux éclats.

— Déjà occupé avec une catin ? Je vois que tu es toujours aussi entreprenant. Oh, tavernier, amène-moi un pichet de ta meilleure bière !

Mordothen ne prit pas la peine de répondre à Kamal, dont la commande réveilla subitement Kimaro, qui sortit de sa torpeur. La bouche pâteuse, le guerrier reprit ses esprits et vida sa pinte d’une traite. Mordothen disparut à l’étage avec sa compagne du soir durant ce laps de temps, laissant les deux vieux amis seuls à leur table.

— Un pichet pour toi seul ? Tu dois te sentir bien mal, mon vieux. Le Kaltan serait-il emmerdant, après cette campagne nordique plus que foirée ?

— Tu n’as pas idée, répondit Kamal en saisissant son pichet qui venait d’arriver sur la table. Cette bande de politiciens et conspirateurs en tout genre ne pense qu’à son petit prestige en se cachant derrière les ordres du roi… En supposant que ces ordres existent. Depuis quand Horten n’est-il plus apparu en public ?

— Il vient faire son petit spectacle tous les ans, comme la marionnette qu’il est devenu de son propre gré, pour son anniversaire… S’il ne voulait pas du trône, pourquoi n’a-t-il pas simplement abdiqué en faveur de quelqu’un qui aurait, selon lui, mérité la place ?

— Parce que même quelqu’un qui ne veut pas du pouvoir est vite séduit… Après tout, il reste le roi, il lui suffirait d’un geste, d’un mot, et le Kaltan n’existe plus… Enfin, arrêtons de parler politique, contentons-nous de boire.

— Et de courir la ribaude, dit Kimaro en portant son verre nouvellement rempli à sa bouche.

Il fit un signe de la tête à Kamal pour le pousser à regarder derrière lui, où deux jeunes femmes très accortes multipliaient les gestes lascifs pour attirer leur attention. Kimaro leur sourit rapidement avant de s’adresser à nouveau à Kamal. Les deux filles sortirent dans la ruelle à côté de la taverne avec un dernier clin d’œil vers les soldats.

— Allons, tu n’es pas sérieux, Kimaro…

— Oh, allez, décoince-toi un peu, général. On ne fera de mal à personne, au contraire. Tu n’es même pas casé, alors, où est le problème ? Bon, lève-toi, on va les rejoindre.

Kimaro se leva rapidement et prit son camarade par le bras pour le pousser à sortir. Kamal traînait un peu les jambes, mais son ami le tirait littéralement, prêt à le faire rouler au sol s’il le fallait. Ils retrouvèrent les filles une fois dehors et s’enfoncèrent dans la nuit avec elles.

Pendant ce temps, les Kaltes débattaient au sujet du héros de Darn’Kaig. Les discussions étaient âpres, tendues, tant le statut du général était important aux yeux du peuple. Il était le héros de Darn’Kaig, après tout, celui qui, par son combat contre Jöran, résista jusqu’au bout, quitte à mourir pour la gloire du royaume. Quelle que soit la sanction choisie, le Kaltan s’exposait au mépris du peuple. La mutation sur un front isolé ? Les civils aiment trop approcher leurs héros. La dégradation ? Comment envisager de ne plus confier de commandements à une légende ? L’expulsion de l’armée, voire la mort pour désertion ? Les deux fédéreraient une action de grande ampleur contre le pouvoir des Kaltes. La situation semblait être dans une impasse pour les régents du royaume…

Mais Micha et Swält, avec quelques autres, n’étaient pas décidés à laisser Kamal Al’Horgul s’en tirer sans sanction. Il leur fallait leur exemple, et le front du Sud allait le leur apporter. Les Orcs n’hésitaient pas à établir quelques campements sur les terres du Kendwar, et une horde complète pouvait se montrer dangereuse.

— Le problème des Orcs se pose toujours au Sud, dit Micha d’une voix ferme. Envoyons Kamal Al’Horgul éliminer quelques campements, avec une petite unité. Une douzaine d’hommes suffira à les neutraliser. Ou à faire tomber le général sous leurs coups.

— Micha ! Vous n’y pensez pas ! Il sait déjà qu’il nous gêne et que nous aimerions le voir mort. Que ferons-nous s’il survit à une horde d’Orcs ?

— Igor, mon vieil ami… Il ne survivra pas à une telle épreuve, croyez-moi. Si nous sommes tous d’accord, faisons-le convoquer le plus tôt possible pour lui confier cette chance de se racheter…

Micha s’installa dans son fauteuil, un sourire carnassier aux lèvres, se voyant déjà débarrassé de la gêne provoquée par Kamal. Un à un, ses camarades prononcèrent le « Oui » qui validait son idée, jusqu’à l’unanimité. La convocation fut rapidement rédigée et confiée à un messager qui devrait la remettre à Kamal dès le lendemain matin. Les Kaltes reprirent ensuite la gestion des affaires courantes du royaume et définirent les grandes lignes de la prochaine réunion, avant de se séparer.

Le lendemain matin, Kamal se réveilla lentement, encore aux côtés de son éphémère compagne de la veille. Après s’être rapidement habillé, il pressa le pas jusqu’aux baraquements de l’armée, où l’attendait déjà Kimaro sous l’une des tentes.

— Regardez-moi ce joli cœur ! Il rechigne un peu à y aller, mais dès que l’affaire est signée, rien ne peut le faire lâcher. Alors, belle nuit ?

— C’est bon, Kimaro, inutile d’en rajouter. Mordothen ne semble pas avoir fini sa nuit, lui…

Mordothen somnolait sur une chaise, les bras croisés, une jambe sur la table, visiblement épuisé par sa soirée, mais pas encore totalement abattu. Un vague sourire se dessina au coin de ses lèvres, comme pour montrer qu’il faisait parfaitement attention à la conversation de ses camarades. Un messager portant les couleurs du Kaltan entra alors subitement dans la tente, les saluant rapidement en posant sa main droite sur son torse.

— Général Al’Horgul ? Le Kaltan désire vous voir le plus tôt possible, dit-il en tendant la convocation à Kamal.

— Alors, ça y est, ils ont pris leur décision… Bien, j’y serai.

Le messager quitta la tente pendant que Kamal lisait tranquillement le parchemin devant ses deux camarades. Après un rapide rafraîchissement, il prit la direction du bâtiment du Kaltan, repérable à ses hautes tours qui perçaient les hauteurs de la ville. Son appréhension grandissait à mesure qu’il approchait, tant il se demandait ce que les Kaltes avaient pu lui réserver comme sort pour la défaite… Les lourdes portes s’ouvrirent devant lui et sa convocation lui ouvrit les portes de la grande salle de réunion. Les différents Kaltes affichaient un air grave quand il entra. La salle était assez sombre et Micha prit la parole.

— Général, je vais être direct. Nous vous offrons une chance de vous racheter. Avec une petite unité d’une douzaine d’hommes, vous allez partir vers le Sud et éliminer les campements des Orcs que vous trouverez et qui figurent sur les frontières du Kendwar.

— Et que diront Maj’Karal et Norfangs d’une incursion humaine sur leurs terres ?

— Les Orcs sont une menace générale, il ne vous arrivera rien de leur part. Soit vous acceptez, soit vous devrez répondre de vos actes d’une tout autre façon.

— Soit. Je n’ai guère le choix. Je forme mon commando et nous pourrons faire tomber les Orcs.

Kamal tourna les talons après avoir respectueusement salué les Kaltes, quand la voix de Micha retentit à nouveau.

— Une dernière chose, général, dit-il. En ce qui concerne ce commando, vous partirez avec Kieran dans vos rangs. Il sera notre observateur. J’ose espérer que cela ne vous dérange pas.

— Combien même cela serait le cas, Monseigneur, je n’aurais guère le choix. Il sera donc intégré au commando.

Kamal sortit alors de la pièce, laissant les Kaltes seuls. Plusieurs furent estomaqués devant la dernière remarque de Micha.

— Kieran ? Demanda Swält. Mais c’est…

— Un tueur né, je sais. Une machine à tuer. Une simple précaution, au cas où les Orcs seuls ne suffiraient pas à régler notre problème…

— Vous auriez dû nous en parler ! S’insurgea l’un des nobles présents. Une chose est certaine, si c’est un échec, vous assumerez seul cette tentative de meurtre.

La discussion se termina sur un sourire narquois de Micha, convaincu de la réussite totale de son plan. Après tout, même un combattant comme Kamal ne saurait se sortir d’un tel piège, il était fait comme un rat. Soit il tombait sous les coups des Orcs, soit il se faisait tuer par Kieran. Dans le feu de l’action, il ne pouvait que lui arriver quelque chose…

Kamal revint jusqu’au campement, où il retrouva Kimaro et Mordothen. Les deux amis l’accueillirent chaleureusement, le poussant à faire un compte-rendu de son entrevue.

— Mordothen, trouve-moi une dizaine d’hommes. Le Kaltan m’a forcé à aller faire un peu de ménage parmi les Orcs, au Sud, avec un petit commando. Tu vas venir avec moi, et je te fais confiance pour les autres. Kieran nous accompagne également. Ordre du Seigneur Micha.

— Kieran ? Cette brute épaisse qui ne pense qu’à tuer ? Demanda Kimaro en crachant au sol. C’est un tueur, pas un soldat. Juste un criminel sans foi ni loi, un enfant de putain. Et c’est lui que le Kaltan t’impose ?

— C’est bien pour ça que je veux pouvoir faire confiance à quelqu’un dans cette mission. Et de quelqu’un du même genre ici. Mordothen couvrira mes arrières, et je compte sur toi pour découvrir ce qu’il se trame derrière tout ça. Ne néglige aucune piste.

Là-dessus, Kamal se dirigea droit vers le baraquement, ou devrait-on dire la cage, spécifiquement réservé à Kieran, pour le prévenir que le départ était imminent. Travailler avec une bête sauvage à ses côtés n’est jamais facile, et le général savait bien qu’il allait devoir surveiller ses arrières et ceux de son équipe…

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